La mule de Rabelais


(a) Le mot <mule> a deux acceptions très différentes :


- "mulet femelle", plutôt que "femelle du mulet", leur union étant généralement stérile ;


- pantoufle d'apparat jadis portée par les Sénateurs de Rome et le Basileus de Constantinople.


(b) Le pape a une mule pour monture, comme le rappelle Alphonse Daudet dans "La Mule du pape".


(c) Mais le pape se veut aussi l'héritier de l'empire romain et des traditions millénaires de cette ville. La mule, héritière des brodequins de pourpre de la classe sénatoriale, est actuellement portée par le pape au Vatican.


(d) Le cérémonial du baiser à la mule du pape. Il serait difficile de se prosterner plus bas !


- <<Baiser, se dit aussi en parlant des choses sur lesquelles on applique la bouche en signe de vénération et de respect. Baiser la croix. Baiser des reliques. Baiser une image par dévotion. Baiser la terre par humilité. Baiser la mule du pape... Baiser le bas de la robe d'une reine, d'une princesse. (Dictionnaire de l'Académie française)>>.


(e) En conséquence, l'expression <la mule de Rabelais> peut renvoyer à des situations aussi différentes. Et c'est bien le cas.


(f) La chaussure papale est baisée par le cardinal du Bellay. Ce geste de respect est observé par François Rabelais. A peu près à cette époque, on voyait Claude d'Urfé au Concile de Trente.


- <<C'est lui qui, attaché à la personne du cardinal du Bellay, s'écria, dans une audience accordée par Clément VII et en voyant son maître embrasser la mule du Pape : «Si mon maître, grand seigneur, baise les pieds du Saint-Père, que lui baiserai-je, moi, petit ?». (Edouard de La Barre Duparcq, "Histoire de François II. 1559-1560", Tanera, 1867, note 2, page 59)>>.


(g) La mule de Rabelais, curé de campagne. Oubliée par son maître, qui est préoccupé de l'édition de son "Quart Livre", la mule se précipite dans l'église pour boire dans le bénitier. L'anecdote, réelle ou imaginaire, a été rapportée par Béroalde de Verville.


- <<M. Desmaisons. — Heureusement. Comment vivrions-nous, s'il n'y avait pas d'antidotes au poison journalier ? Mais il ne s'agit pas de nous, il s'agit de la masse humaine, de la masse française, si vous voulez restreindre et spécifier. Croyez-vous que cette masse ne vive point, de même qu'en l'An Mil, sous l'attente du miracle ? Ouvrez les journaux. Vous verrez que les partis politiques qui ne détiennent pas le pouvoir ont tous remis leur destinée aux mains de la Providence. Tous béent après un miracle. Les uns s'en cachent, ils ont un peu honte ; les autres l'avouent, et ce sont les moins bêtes.

M. Delarue. — Robespierre l'avouait bien.

M. Desmaisons. Comment cela ?

M. Delarue. Lisez ses discours. Ils se terminent généralement par une invocation à la Providence qui protège la République.

M. Desmaisons. Vous voyez, Tous les mêmes : le miracle ! C'est l'histoire de la mule de Rabelais, telle que la conte Béroalde de Verville. Vous en souvient-il ?

M. Delarue. Dites toujours.

M. Desmaisons. Or donc Rabelais, ayant d'autres affaires en tête, laissa sa mule, peut-être cousine de celle du pape, chez son imprimeur Michel Fezendat, qui venait d'achever "le Quart Livre des Faicts et Dicts héroïques du noble Pantagruel". Il pria les garçons d'y prendre garde et de la faire boire à ses heures, comme la truie des carmes, et les garçons n'y manquèrent. Or cette bête était fort altérée et un jour qu'ils l'avaient détachée, la chevauchant en manière de jeu, tous les trois, voilà qu'elle détale et prend son chemin à val la rue Saint-Jacques. S'approchant de l'église Saint-Benoît, elle huma, comme vous auriez fait d'un bon jambon, l'odeur débonnaire de l'eau bénite et, attirée par la conduite magnétique de sa saveur, entra, en dépit des chevaucheurs, dans l'église... Mais ici, je ferais mieux de vous lire le texte. Béroalde n'est jamais très loin de ma main. Voici : «Il était dimanche, heure de sermon, où grand nombre était convenu ; et nonobstant ce peuple et résistance des baudouineux, la mule, dure de tête et oppressée d'altération, donne jusques au bénitier, où elle mit et enfonça son horrifique mufle. Le peuple, qui voit l'effronterie de ce maudit animal, qui par dépit n'engendrera jamais, pense que ce soit un spectre portant quelques âmes jadis hérétiques, mais ores pénitentes, qui viennent chercher le doux réfrigératoire des bienheuheux (laissez-la boire !) et déjà chacun pensait qu'il ferait quelque émotion (laissez boire la mule !) ou autres actes merveilleux de commotion spirituelle ; mais la bête fut modeste, si qu'ayant légitimement bien bu, selon sa vocation, se retira sans autre cérémonie. » Vous voyez que ce n'est pas d'aujourd'hui que l'on raille la crédulité aux miracles. Mais comme le bon peuple de Béroalde représente bien notre public d'aujourd'hui ! Laissez boire la mule ! Elle boit, et voilà tout. Je ferais un long commentaire sur cette parabole. La mule de Rabelais, c'est l'indifférence admirable de la nature qui accomplit son œuvre devant des hommes qui guettent le miracle, sans se douter du miracle perpétuel représenté par la vie. (Rémy de Gourmont, "Nouveaux dialogues des amateurs", 16 janvier 1908, Miracles)>>.


(h) Références :


- <<Il n'y avoit pas jusques à la mule de Rabelais qui n'entrât quelquefois dans les chansons, témoin celle qu'un poète de cette cour fit sur un abbé fort ignorant, laquelle finissait ainsi :

Car vous avez la mine

D'avoir moins de doctrine

Que la mule de Rabelais,

Qui passait aux marais.

("Oeuvres de François Rabelais", Jules Didot Aîné, commentaire des éditeurs Esmangart et Eloi Johanneau)>>.


- <<Ce qu'on raconte de la présentation de Rabelais au pape Paul III est un conte inventé à plaisir et sans vraisemblance. Quel mortel eût été assez audicieux à cette époque pour prendre la jambe du pape qui lui présente sa mule à baiser, et lui faire perdre l'équilibre au point qu'il se laissa tomber par terre, à la grande risée des spectateurs et du pape lui-même ? Pour admettre un pareil fait, il ne faudroit pas avoir la moindre idée des mœurs de la cour de Rome. Il est plus-certain que Rabelais sollicita et obtint de Paul III , par l'entremise du cardinal du Bellay, l'absolution de son apostasie monacale, et que les bulles lui en furent gratuitement délivrées. Revenu en France, Rabelais cessa d'exercer la profession de médecin ; le cardinal du Bellay continua de l'employer dans ses affaires, et lui donna une prébende en l'église collégiale de Saint-Maur-les-Fossés, avec la cure du village de Meudon. Il paroît qu'avant d'en prendre possession, il crut avoir besoin d'une seconde absolution du pape. Beaucoup de gens ont voulu donner la raison de la coutume qui s'est long-temps conservée à Montpellier, de revêtir de la robe qui avoit servi à Rabelais tous ceux qui venoient de prendre le grade de bachelier ; quelques uns ont prétendu que c'étoit en reconnoissance de ce qu'il avoit sollicité le rétablissement des privilèges de la faculté, que le chancelier Desprat avoit fait révoquer par arrêt du parlement de Toulouse. ("Oeuvres de François Rabelais", Jules Didot Aîné, commentaire des éditeurs Esmangart et Eloi Johanneau)>>.


- <<A la mort de François Ier, le cardinal Jean Du Bellay eut, avec le cardinal de Lorraine, une dispute de préséance qui amena sa disgrâce. Il partit pour Rome où sa qualité de doyen du sacré collège lui valut le titre d'évêque d'Ostie. Il mourut à Rome en 1560. Sa vie privée avait un caractère particulier qu'il n'est pas rare de trouver à cette époque, même chez les prélats. Tout évêque qu'il était, il entretenait avec Mélanchton des correspondances qui prouvent assez son penchant vers les idées de réforme ; il accompagnait toujours sa signature de ces trois mots : Tuus ex anima. Brantôme assure qu'il était marié avec Mme veuve de Châtillon, ancienne dame d'honneur de la reine de Navarre, et dont le mari était mort à Ferrare. On ne sait trop quelle époque assigner à cette union ; néanmoins il est probable qu'il ne se maria qu'après avoir reçu le chapeau de cardinal afin de pouvoir braver l'autorité ecclésiastique. Nous avons vu, dans l'introduction, un autre cardinal se marier publiquement en robe rouge : il fallait bien, comme dit Boccace dans un de ses contes, que la religion catholique fût la première religion du monde pour rester debout en face de pareils scandales partis de si haut. Lors de son voyage de Londres à Rome, le cardinal Du Bellay rencontra Rabelais à Lyon et l'enrôla comme médecin de sa maison. (Emile Augier, "Poésies complètes")>>.


(i) Voir A partir d'un mot. Claude d'Urfé.


Nota Bene. Les mots en gras sont tous définis sur le cédérom encyclopédique.