Béal comtal
(a) En Forez, un béal est un canal de dérivation. Au-delà d'une prise d'eau, il redirige l'eau d'une rivière vers un moulin, les douves d'un château, l'intérieur de la loge ou les fumées d'une jasserie.
(b) Situé à la hauteur du village de Courreau, sur la commune de Saint-Bonnet-le-Courreau, le béal comtal alimente le Vizézy à partir du ruisseau de Chorsin. Il parcourt plus de quatre kilomètres du gué nommé "Les Planches" jusqu'au lieu-dit "la Farge". En réalité, il est précédé par les aménagements de la Goutte de l'Oule et par la raze qui conduit l'eau aux jasseries de Garnier.
(c) L'existence du béal comtal est avérée depuis l'année 1201. Il a pu être réalisé par des corvées ordonnées par le comte Guy II de Forez voire par son fils, Guy III d'Outre-Mer, si ce dernier a eu le temps de penser à autre chose qu'à son départ pour la Croisade. Toujours est-il que le béal comtal est plus ancien que le château de Chalmazel. Ce dernier fut construit par Arnaud de Marcilly avec l'accord de Guy IV de Forez, fils et petit-fils des deux précédents comtes.
(d) La guerre de l'eau pour les bergers, pour les soldats et pour les moulins aurait précédé ou accompagné la guerre des mottes ou des châteaux. En effet, pendant la magna guerra de 1108 à 1226, les comtes de Forez ont du composer avec la résistance et les infiltrations des seigneurs de Couzan. Ces derniers étaient des vassaux de l'empereur germanique par l'intermédiaire des seigneurs de Beaujeu. Installés à Sail, les Damas de Couzan pouvaient contrôler les vallons du Lignon et de l'Anzon. Ils pouvaient bloquer la communication entre les hauts des monts du Forez et la plaine du Forez. Au nom de la ligne de partage des eaux entre le Lignon et le Vizézy, ils pouvaient remonter jusqu'au plateau de Pégrol (à 1479 mètres), la Roche Gourgon (1420 m) et la Grande Pierre Bazanne (1394 m). Ils auraient rapidement surplombé Montbrison, la capitale des comtes de Forez.
(e) Nous entrons ainsi dans les détails concrets des contradictions féodales : le contrôle des chemins, des sources, des crêtes, des cols, des forêts, des landes et des constructions. Il pouvait s'agir aussi d'éviter de dramatiques sécheresses, comme celle de 1580 (ou celle de 1976). Par un effet de foehn, Montbrison est la ville qui reçoit le moins de pluie de toute la région Rhône-Alpes. Les comtes de Forez semblaient manquer d'eau ou craindre d'en manquer pendant les sièges.
(f) Installés à Montbrison, ville d'artisans, de monastères et d'hommes de loi, les comtes de Forez devaient aussi contrôler les hauteurs. Nous ne connaissons pas la date de l'établissement de leur résidence d'été sur le piton volcanique de Fraisse (chapelle en ruine). De même pour le moulin à eau du lieu-dit les Massons, sur le Vizézy. Il se nommait jadis Maczon. L'inscription de la date de 1575 correspond à un développement, pas à la construction initiale. Le moulin de Maczon devait servir de sortie ou d'entrée de secours, d'approvisionnement en eau et en bois, pour le château de Fraisse. Les éboulements ne permettent plus de certifier que ces bâtiments, distants d'un peu plus de 1 km, aient jadis communiqué par un souterrain. Mais les souterrains sont fréquents à Chavassieux, à Lérigneux ou au château de la Pierre à Chazelles-sous-Lavieu.
(g) Avec ou sans ces établissements de pouvoir et de prestige, la colonisation de la montagne de Roche exigeait de tenir la traverse de Courreau, d'où son approvisionnement en eau. Ainsi s'expliquerait le détournement des eaux de la Goutte de l'Oule et du ruisseau de Chorsin.
(h) C'est sous les jasseries de Garnier, au lieu-dit "Les Planches", que sont captées les eaux du ruisseau de Chorsin. Sans cela, elles iraient rejoindre le ruisseau de Pierre Brune dans la vallée de Chorsin. Après le pont de Chorsin, le ruisseau de Pierre Brune les entraîne en direction de Sauvain puis de Sail-sous-Couzan.
(i) Ce sont les terres des Hautes Chaumes que convoitent les seigneurs de Couzan. Elles les dominent. Il est préférable de les occuper que d'y voir un ennemi, déclaré ou potentiel. Elles sont aussi un moyen d'assurer une continuité territoriale avec le Meymont du pays d'Olliergues, puisque Hugues Damas le Jeune aurait épousé (vers 1113) Aussilent de Maymont, fille du seigneur d'Olliergues. Les jas du pastoralisme forézien sont immémoriaux. Mais, depuis l'empire des Gaules, suivi par l'hospitalitas accordé aux Sarmates et prolongé par les escures carolingiennes, la montagne d'estive permet l'élevage des chevaux. Pas de chevallerie sans cheval domestique. Pas de grand seigneur sans chevaliers de château. Les comtes de Forez sont conscient du danger de voir le comté du Forez définitivement coupé en deux, entre Thiers et Beaujeu. D'où l'importance de l'alliance stratégique avec la famille de Chorsin comme avec les seigneurs de Rochefort ou même les seigneurs de la Roue. Le 6 décembre 1206, Guy II de Forez est témoin du legs de Guillaume de Chorsin à l'abbaye de la Bénisson-Dieu. Or, depuis sa fondation (29 Septembre 1138), l'abbaye disposait de terres jusque sur le versant Auvergnat des monts du Forez, versant contrôlé par le château de la Roue.
(j) Confier aux moines de la Bénisson-Dieu le soin de transformer l'épaisseur ténébreuse des forêts en une terre chrétienne ; confier à des vassaux le soin de protéger le prieuré et les essarts de Roche, c'est aussi se donner les moyens de surveiller les sires de Couzan et leurs alliés d'Urfé. D'où un ensemble de points d'observation dont les formes actuelles sont : les jasseries de la Goutte de l'Oule, les jasseries de Garnier, la clairière de Regardière et la traverse de Courreau. Ces quatre points sont alimentés en eau par des razes et des béals qui détournent (partiellement) vers Montbrison deux ruisseaux dont les eaux iraient à Boën.
(k) Pour amener cette eau vers le Vizézy, il fallait lui faire éviter le Bois de Chorsin par la montagne de Garnier puis contourner la montagne de Courreau par le bois de Regardière. Captée au bas d'une tourbière, à1 368 mètres, l'eau est conduite à Garnier d'où elle retourne dans le ruisseau de Chorsin, en amont du gué des Planches. Captée à nouveau vers 1259 mètres, l'eau est conduite par le béal comtal presque parallèlement aux lignes de niveau. Un chemin accompagne le béal. Il arrive vers le lieu-dit "le Rocher" sur un replat, à l'altitude de 1059 m. Le sommet de Pierre-Besse (1257 m), juste au-dessus, rappelle son altitude de départ. Le bois de Regardière est contourné en ne perdant que 200 mètres de dénivellation pour un parcours de 4 km environ.
(l) Le béal comtal irrigue ainsi une zone qui n'aurait pas de ruisseau permanent. Encore aujourd'hui, Courreau est un carrefour de plusieurs routes. D'un point de vue stratégique, vis-à-vis de l'Auvergne, ce passage valait presque autant que le col du Béal, le col de Baracuchet ou le col de la Croix de l'Homme-Mort. Mais vis-à-vis des seigneurs de Couzan, il permettait de tenir le passage par la Valbertrand et d'empêcher de nouvelles infiltrations.
(m) Le replat de la Traverse de Courreau étant alimenté et irrigué, l'eau peut prendre de la vitesse en dévalant vers le lit du Vizézy. Au XIX ème siècle un moulin utilisera son débit et sa pente.
(n) Une des raisons pour lesquelles le béal comtal a perdu de son intérêt et de son débit pour les moulins du Vizézy, vient de ce qu'il semble avoir été, à son tour, capté pour desservir la scierie de Paley, sous les bois de Regardière. Mais nous sommes passé des préoccupations des comtes de Forez aux XII ème et XIII ème siècles à celles des paysans du XIX ème. Il se pourrait bien que les stratégies ne soient pas les mêmes.
(o) A l'entrée de Montbrison, le béal qui mène l'eau du Vizézy à proximité de l'ancien château de Montbrison est aussi le <béal comtal>. Entre Drutel (hameau de Verrières-en-Forez) et l'étang de Vidrieux, en passant par la Goutte-Baudet et les Grands Champs, le "bia comta" est un béal comtal qui détourne l'eau de la Vidresonne.
(p) Variation toponymique. Réparé par des prisonniers espagnols pendant la Guerre d'Espagne, sous le Premier Empire, le béal comtal est devenu le "ruisseau des Espagnols".
(q) A Montbrison. C'est un béal du Vizézy, conduisant l'eau dans les parties hautes de la ville, qui donne son nom à la rue des Arches.
- <<La rue des Arches reçut ce nom parce que, dès les temps les plus reculés, les arches ou conduits qui amenaient l'eau dans Montbrison y passèrent. (Auguste Bernard, "Histoire du Forez", Chapitre VI, "Epoque féodale. Montbrison")>>.
(r) Référence d'usage du terme :
- <<De telles qualités imposent le respect et confèrent une indiscutable autorité. Jean-François Bonnassieux en possédait bien d'autres, successivement attestées par ses chefs des Parquets d'Alger, de Riom et de Paris, de 1919 à 1941 : inlassable activité, jugement sûr et droit, dévouement sans bornes à ses fonctions, élocution facile, conscience scrupuleuse, vaste érudition lui permirent de donner avec aisance des conclusions civiles ou de prendre des réquisitions empreintes de la plus humaine sagesse et d'assurer avec distinction les services importants qui lui furent confiés : section criminelle du Parquet général, assises de la Seine, 1ère chambre de la Cour de Paris, jury de l'examen professionnel. Lorsqu'il devint conseiller à la chambre criminelle en 1941, il était préparé pour y rendre les plus grands services en toute conscience et simplicité, jusqu'à l'heure de la retraite. De retour au pays natal, il ne fut pas embarrassé pour occuper ses loisirs. Homme de bien, il en consacra la plus grande partie à ses concitoyens les plus déshérités. Il devint administrateur de la Caisse d'épargne et de plusieurs comités d'assistance. Ecrivain de talent, esprit curieux, passionné d'histoire locale, il fut pour l'association artistique et littéraire de sa ville, «La Diana», un collaborateur de choix. Toujours en quête de documentation profitable et heureux de faire bénéficier autrui du fruit de ses recherches et de ses méditations, il participa, avec une persévérante assiduité, aux travaux de cette société. Ses études, ses articles, ses causeries excitaient, dans ce milieu lettré, une intense curiosité. Il y traitait avec bonheur de sujets fort variés : "Montaigne et les magistrats de son temps", "Le Béal Garnier ou Béal Comtal du pays forézien", l'étymologie du nom de Montbrison, la présentation du cahier de doléances de la paroisse de Chalmazel, en 1789. L'élite de la ville lui en témoigna une vive reconnaissance. Elle suivit avec une compassion sincèrement attristée les atteintes de la maladie qui devait la priver d'un citoyen aussi affable que distingué. (Cour de Cassation, Octobre 1956, "Discours de monsieur Gaston Albucher, avocat général", document du web)>>.
(s) Voir Béal du col du Béal. Cascade de Chorsin. Effet de foehn. Etangs foréziens. Frayage de la Goutte de l'Oule. Gué des Planches. Guichard de Beaujeu. Jas. Oule de la Goutte de l'Oule. Palladium. Pont. Quartiers. Rocheberanne.
(t) Randonnées photographiques :
- "Béal du Sceytol", à Sauvain ;
- "L'eau des jasseries", à Garnier.
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Mis en ligne le Vendredi 4 Juillet 2008
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